CALENDRIER DE L’AVENT
Que deviennent-ils ? Que deviennent-elles ?
Jeudi 11 décembre – Jour 11
À l’occasion du calendrier de l’Avent, Spot Gym vous propose de retrouver celles et ceux qui ont raccroché les maniques. Une série de 24 interviews exclusives à découvrir chaque jour. Pour ce onzième jour de décembre, prenons des nouvelles d’Alison Lepin, médaillée de bronze par équipe aux championnats d’Europe de Bern, en 2016, aux côtés de Marine Boyer, Marine Brevet, Oréane Lechenault et Loan His.

De ses débuts prometteurs à Avoine jusqu’à la médaille européenne par équipes de 2016, Alison Lepin, aujourd’hui âgée de 25 ans, a connu la gloire, l’exigence et l’adrénaline du très haut niveau. Mais derrière les podiums, il y a eu aussi les blessures, les silences imposés et les injustices. Après avoir arrêté la gymnastique en 2020, elle est revenue l’an dernier, libérée du poids des attentes. Pour la première fois, en réaction au témoignage de Kaylia Nemour dont elle ne partage pas le discours, elle a choisi de prendre la parole pour livrer son histoire, entre passion, souffrance et renaissance. L’occasion également de faire le point sur ce qu’elle devient.
Spot Gym : Kaylia Nemour s’est exprimée cet été dans la presse sur les raisons de son départ d’Avoine-Beaumont entraînant beaucoup de réactions, elle vient également de sortir un livre, tu nous a sollicitées pour t’exprimer, qu’aimerais-tu dire ?
Alison Lepin : Ce que je souhaite dire aujourd’hui, c’est que je ne peux plus accepter que des carrières, des réputations, des vies soient brisées sur la base d’un seul témoignage, aussi sincère soit-il. Kaylia a parlé, et elle en avait le droit. Mais moi aussi j’ai une histoire. Et la mienne est complètement différente. Pourtant, elle est tout aussi vraie. J’ai grandi dans le même club, avec les mêmes entraîneurs. Et ce que j’y ai vécu, c’est l’exigence, oui, mais surtout la bienveillance, la loyauté, l’accompagnement.
Ce que je veux dire, c’est que le club d’Avoine, ce ne sont pas des bourreaux. Ce sont des passionnés. Des personnes qui m’ont portée quand tout le reste s’est effondré. Quand la Fédération m’a abandonnée, humiliée, mise au pied du mur… ce sont mes entraîneurs qui sont restés. Qui m’ont soutenue, pas contrôlée. Qui m’ont traitée comme une personne, pas comme une machine.
Alors quand je vois que, après une simple interview, sans plainte, sans décision de justice, on suspend les mêmes entraîneurs qui m’ont aidée à me reconstruire, je suis bouleversée. En colère, mais surtout déterminée à ne pas laisser le silence faire croire qu’ils sont seuls.
Aujourd’hui, je parle pour l’équilibre, pour la vérité dans sa globalité, pour la justice. Pas pour diviser. Mais pour rappeler que la réalité a plusieurs visages, et que l’on ne peut pas écraser les uns pour ne garder que celui qui fait le plus de bruit.
En 2017, tu as dû quitter Avoine pour monter sur l’INSEP, comment se sont passées ces années ? Comment les as-tu vécues ?
L’INSEP, ça aurait dû être un tremplin vers mon rêve olympique. Mais pour moi, ça a été une descente brutale, une fracture, un endroit où je me suis sentie plus seule que jamais.
J’y suis arrivée après avoir été envoyée là-bas par les dirigeants de la Fédération sans qu’on me demande mon avis, alors que je n’en avais ni l’envie ni la maturité pour affronter un tel changement. J’ai été stoppée net dans mon élan, éloignée de mes repères, de mes entraîneurs, de ma famille sportive. Et très vite, je suis passée d’athlète à problème. Quand tu débordes du moule, on te fait comprendre que tu déranges. J’ai été mise sous pression constante. Chaque geste était surveillé, chaque douleur suspectée, chaque émotion étouffée. La Fédération ne m’a pas accompagnée : elle m’a isolée, harcelée moralement, imposé des choix médicaux lourds sans respect pour ma voix ni pour celle de mon chirurgien spécialiste.
À 17 ans, on m’a dit : « Tu t’arrêtes trois ans, ou tu te fais opérer du dos. » Ce n’était pas une discussion, c’était un ultimatum. J’ai choisi l’opération. Pas parce que j’étais prête, mais parce que je ne voulais pas qu’on m’efface. J’ai donc subi une lourde intervention sur la colonne vertébrale. Après l’opération, je ne suis pas seulement restée immobilisée physiquement. Je me suis effondrée mentalement. On m’a coupée de tout. Du collectif, de la gymnastique, de mon avenir. Je n’étais plus une athlète, juste un dossier qu’on avait refermé. Je me suis retrouvée seule, dans mon corps cassé, sans projet, sans espoir.
Et c’est là que tout a commencé à glisser. Les troubles du comportement alimentaire sont arrivés en silence, comme un moyen de contrôle sur un monde devenu incontrôlable. Puis j’ai sombré dans une forme de dépression qu’aucun responsable fédéral n’a jamais voulu voir. Aucun soutien, aucun dialogue, un suivi psychologique inadapté, déconnecté de la réalité de ce que je vivais. Et le plus dur, c’est que dans ce monde-là, tu apprends à te taire. À sourire. À cacher. À faire comme si tout allait bien. Parce que montrer ta souffrance, c’est risquer d’être encore plus mise de côté. Mais la Fédération ne s’est pas contentée de détourner le regard. Elle a activement œuvré pour m’écarter.
Après l’opération, on m’a retiré ma chambre à l’INSEP, sans même un mot. Plus de nouvelles, plus d’échanges, rien. Juste un silence administratif, lourd, violent. Derrière mon dos, des mensonges circulaient, des décisions étaient prises sans que je sois consultée. Puis, un à un, mes droits ont été supprimés : les aides financières, le statut de sportive de haut niveau, l’accompagnement de carrière… Tout m’a été retiré, comme si je n’avais jamais existé. Et pourtant, j’avais passé et validé les tests nécessaires pour continuer à en bénéficier. Ce n’était pas un oubli. C’était une volonté. Une stratégie pour m’effacer du système, me faire disparaître proprement, sans bruit. Pourtant, je veux être claire : le staff médical, les kinésithérapeutes, les enseignants, les personnes qui travaillaient au quotidien à l’INSEP ont été d’un grand soutien. Je ne les oublie pas. Ils ont été là pour me défendre et m’accompagner dans ma reconstruction.
Ce qui m’a détruite, ce n’est pas l’INSEP en tant qu’établissement. C’est l’emprise de la Fédération sur ce pôle France. Une pression constante, des décisions imposées, aucune écoute, aucun respect pour la parole des athlètes. Heureusement, mes anciens entraîneurs, Gina, Marc, Carole, Iuli et Cornel ont continué à croire en moi, même à distance. Ce sont eux qui m’ont aidée à me reconstruire. Ce que j’ai vécu là-bas, je le porte encore aujourd’hui.
Après ton départ de l’INSEP, qu’as tu fait ?
Après l’opération, et malgré tout ce que j’avais subi, je n’ai pas voulu abandonner la gymnastique. J’ai fait ma rééducation avec les kinésithérapeutes de l’INSEP, puis deux séjours de réathlétisation au centre de Capbreton, avant d’obtenir un feu vert clair et franc de mon chirurgien, le professeur Raphaël Vialle. C’est à ce moment-là que j’ai repris l’entraînement, à Orléans, tout en commençant une licence de biologie. Le club de la SM Orléans m’a accueillie avec bienveillance, et mes entraîneurs à Avoine, où je suis toujours restée licenciée, m’ont accompagnée à distance avec une fidélité que je n’oublierai jamais.
J’ai dû tout réapprendre. Mon corps avait changé, mes sensations aussi. Mais en décembre 2018, je suis remontée en compétition au Top 12, sur mes barres asymétriques, et j’ai remporté mon duel. Ce jour-là, c’était une revanche sur la vie. Une manière de dire à la Fédération qui m’avait piétinée que je n’étais pas finie. Que je revenais.
À chaque compétition, je retournais faire des stages dans mon club. Je voyais la fierté dans les yeux de mes entraîneurs. Eux n’avaient jamais douté. Même quand la Fédération les poussait à m’abandonner. Ils sont restés. En avril 2019, nous sommes devenues vice-championnes de France du Top 12. Je n’attendais pas de médailles de la Fédération. Mais peut-être des excuses. Je n’ai eu qu’un sourire hypocrite. Rien de plus.
J’ai entamé une nouvelle saison en 2019, avec l’envie de remonter en Élite Sénior. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je souffrais de troubles du comportement alimentaire. J’avais développé un rapport très dur à mon corps. Et pourtant, malgré tout, je suis revenue sur tous les agrès. J’ai été championne départementale, championne régionale. Mon objectif d’Élite était à portée. Il me restait un test à valider pour remonter. Mais la Covid-19 est arrivée. Le confinement a tout arrêté. Ma dernière saison s’est éteinte dans le silence, sans compétition, sans clôture. Cette période m’a permis une chose : sortir enfin des TCA, sans rechute.

C’est à ce moment-là que tu décides d’arrêter la gym ?
Je n’ai pas tourné le dos à la gymnastique. J’ai simplement accepté que mon histoire avec elle devait se terminer autrement. Pas comme la Fédération l’avait décidé, mais comme moi, je l’avais choisi ! En septembre 2020, j’ai intégré une école d’ostéopathie animale à Annecy, mon rêve depuis mes 12 ans. Mon corps, ma tête, et la jeune femme que j’étais devenue avaient besoin de tourner la page. De mettre de la distance entre moi et tout ce que j’avais traversé. J’ai essayé de me reconstruire, loin du tumulte, isolée dans les Alpes. Ce n’était pas simple. Après des années passées dans le monde du haut niveau, où tout tourne autour de la performance, il a fallu réapprendre à exister autrement, sans être jugée, comparée, surveillée à chaque instant. J’ai pu avancer grâce au soutien précieux de ma famille, de mes amies, de mon chéri, et toujours… de mes entraîneurs. Ils ont été là, encore une fois.
Ces années d’études ont été à la fois un refuge et un combat. Cinq années intenses, exigeantes, presque aussi dures que des études vétérinaires. 8 000 euros par an, auxquels il fallait ajouter le logement, les factures, la nourriture. J’ai refusé de faire un crédit. Alors j’ai travaillé. Beaucoup. J’ai enchaîné les petits boulots : garde d’enfants de 4h à 7h30 le matin et de 17h30 à 20h le soir, aide-ménagère dans une maison d’hôtes, puis stagiaire en clinique vétérinaire comme assistante spécialisée. Je partais en cours, j’enchaînais le soir avec les révisions. J’ai compté chaque centime. J’ai dû refuser des activités, me priver, organiser mon quotidien autour de la survie financière. Et malgré tout, j’ai réussi !
Pourtant, ces études auraient dû être financées par les aides à la reconversion prévues pour les sportives de haut niveau. C’était un droit. Un droit que la Fédération m’a refusé, alors que j’avais donné dix ans de ma vie à la gymnastique, et quatre ans de travail en équipe de France… sans jamais être rémunérée. C’est une injustice profonde. Certaines y ont eu droit. Moi, non.
Et parce que mon rapport au sport avait été trop douloureux, j’ai choisi de tout arrêter. Je ne voulais plus courir après une performance, un corps, un chiffre sur une balance. Je reprendrai un jour. Mais seulement quand je pourrai refaire du sport pour de bonnes raisons. Pour moi. Pas pour maigrir. Pas pour plaire. Pas pour survivre. Aujourd’hui, je peux dire que j’ai retrouvé l’équilibre. En redevenant moi. Le sport de haut niveau m’a construite, il m’a tout appris. Ce n’est pas lui qui m’a abîmée, c’est la manière dont la Fédération m’a traitée. Mes études m’ont permis de relever la tête, de me reconstruire, et de guérir ce que ce système avait brisé. Je n’ai pas gagné de nouvelles médailles, mais j’ai gagné quelque chose de bien plus précieux : ma liberté intérieure.
Cet été, tu as été diplômée, quels sont tes projets désormais ?
Le 4 juillet dernier, j’ai été diplômée ostéopathe animalier ! C’est l’aboutissement de cinq années de travail intense, de sacrifices, de doutes, mais surtout de détermination. Je suis encore remplie d’émotion, et quelque part je n’arrive pas tout à fait à réaliser que cette partie scolaire de ma vie est terminée.
Ce diplôme, je ne le dois à personne d’autre qu’à moi-même, à ma capacité à me relever encore et encore. Et aujourd’hui, je suis fière. Fière d’avoir tenu, fière d’avoir réussi.
Mi-novembre, j’ai également validé l’examen théorique du Conseil National de l’Ordre des Vétérinaires, il me reste l’examen pratique à passer, pour pouvoir exercer légalement. Avec un objectif clair en tête : m’installer comme ostéopathe animalier, et pourquoi pas, à terme, ouvrir mon propre cabinet.
Je rêve aussi de travailler auprès d’animaux sauvages, dans des parcs zoologiques. C’est d’ailleurs dans ce cadre que j’ai réalisé mon mémoire de fin d’études, sur les iguanes à Pairi Daiza, en Belgique. Une expérience incroyable qui a confirmé ma vocation.
Aujourd’hui, je tourne une page, mais avec le sourire et la tête haute. Une nouvelle aventure commence, et cette fois, c’est moi qui en écris chaque ligne.

On a pu te voir sur les plateaux de compétition la saison dernière, peux-tu revenir sur ce retour à la gym ? Pourquoi ? Quel était ton rythme d’entraînement ? Qu’est-ce qui t’a donné envie de refaire de la compétition ?
Pendant mes années d’études, j’ai progressivement repris le sport. Bien sûr, vous me connaissez par la gymnastique, mais j’aime énormément de disciplines, surtout les sports outdoor. En habitant dans les Alpes, la montagne était là, à portée de main, elle s’offrait à moi : randonnée, escalade, ski, vélo de route, cani-cross… Je pratiquais ces activités comme d’autres iraient faire une sortie shopping : juste pour m’évader, occuper mon corps et mon esprit. Et c’est ça, la vraie bonne raison de reprendre le sport : au départ une petite motivation, puis un effort qui paraît infranchissable, et enfin cette satisfaction immense d’avoir réussi une épreuve. C’est ce que l’on ressent, tout là-haut, au sommet d’une montagne : l’horizon à perte de vue, et derrière soi, en tout petit, le chemin parcouru.
Alors pourquoi avoir repris la gym ? Parce que ce sport m’appelait. Ses sensations, cette satisfaction d’avoir repoussé ses propres limites, cette fierté de réussir après des milliers d’essais, cette intensité unique… Tout simplement parce que j’aime profondément la gymnastique. C’est un sport complet, exigeant physiquement et mentalement, mais c’est aussi une famille. On s’encourage, on traverse ensemble les bons comme les mauvais moments, on est une équipe.
Et puis la gym a ce super-pouvoir : vider complètement la tête. Dans ma vie de tous les jours, mon esprit est envahi par des pensées intrusives, incessantes, celles qui pendant que tu es occupé à quelque chose, te poussent à voir dans l’avenir : les révisions à faire, les repas à préparer, le ménage en retard, les obligations à anticiper… Une charge mentale qui ne s’arrête jamais. Mais lorsque je suis sur un agrès, tout disparaît. Plus de projections, plus de parasites. Juste l’instant présent. Et je peux enfin souffler.
J’ai donc remis les pieds dans une salle, à Annecy, au club de l’Allobroge, où j’ai été accueillie chaleureusement. J’y ai trouvé une sérénité que je n’attendais pas. Alors j’ai repris les entraînements, sans objectif précis, juste pour le plaisir. Mon rythme ? Et bien, j’y allais dès que je le pouvais, dans mon emploi du temps chargé, si j’arrivais à dégager ne serait-ce qu’une heure ou deux dans une journée c’était un défi ! Donc on peut dire que je m’entrainai en moyenne 4h par semaine. Très loin des 35 heures que je faisais à Avoine ou à l’INSEP… mais peu importait. Ce qui comptait, c’était d’y être, sans pression, sans calcul.
Puis on m’a proposé de refaire de la compétition. Avec mon esprit compétitif, difficile de dire non ! J’ai donc replongé, dans les compétitions par équipes. Et j’ai adoré. Chaque rencontre était un défi en soi, avec mon âge, mon rythme réduit, et mon dos. Mais j’y allais le cœur léger, sans le stress du passé. Juste pour me faire plaisir, pour retrouver les sensations uniques qu’offre la compétition. Et le bonus ? Revoir mes anciennes coéquipières du haut niveau, les juges, toutes ces personnes qui ont jalonné mon parcours. C’était comme retrouver une grande famille, pleine de souvenirs et de joie pure.
Tu as été opérée du dos en 2017, où en-es tu par rapport à ton dos ?
Mon dos restera sous surveillance toute ma vie, avec un contrôle du matériel tous les cinq ans. Pour réduire mon spondylolisthésis, j’ai subi une arthrodèse, c’est-à-dire une fusion de vertèbres à l’aide de matériel orthopédique. Concrètement, j’ai aujourd’hui six vis, deux tiges et deux cages en titane qui ont permis de fusionner les vertèbres L4-L5-S1. C’est impressionnant quand on l’entend dit comme ça, mais c’est aussi grâce à cette opération que j’ai pu reprendre une vie normale et même refaire de la gymnastique.
Ces vertèbres sont désormais ossifiées en une seule, ce qui m’a fait perdre un peu de mobilité à cet endroit. Mais grâce à toute la rééducation que j’ai accompli, je vous assure que je suis plus souple et mobile que la plupart des gens.
Depuis ma majorité, je suis suivie par le Dr Alexandre Journé, qui supervise mon dossier médical. Le Professeur Raphaël Vialle, qui m’a opérée, reste également informé de mon évolution à travers lui, et continuera de me suivre tout au long de ma vie. Aujourd’hui, j’ai le feu vert pour pratiquer n’importe quel sport, à n’importe quelle intensité. Et j’ai la chance d’être entourée par deux grands chirurgiens spécialistes des pathologies rachidiennes, qui veillent sur moi et m’accompagnent avec confiance.
Vivre avec ce matériel en permanence, c’est accepter d’avoir en soi une cicatrice visible, mais aussi une force invisible. Chaque vis, chaque tige est devenue un symbole de résilience : un rappel que j’ai traversé une épreuve difficile, que je me suis reconstruite et que je peux continuer d’avancer. Bien sûr, il y a des moments où je sens mes limites. Mais au lieu de les subir, j’ai appris à composer avec elles, à les transformer en moteur. Mon dos n’est pas une faiblesse : c’est la preuve que je suis debout, malgré tout.
Que retiens-tu de tes années gym ?
J’ai eu la chance d’aimer un sport, et encore plus la chance d’y avoir performé jusqu’au plus haut niveau. Entrer en équipe de France, représenter mon pays sur la scène internationale… c’est bien plus qu’une fierté, c’est un honneur qui restera en moi pour toujours. On dit souvent que la gymnastique est une école de vie. Et c’est vrai. J’y ai appris à me dépasser, à me fixer des objectifs et à tout mettre en œuvre pour les atteindre. J’y ai appris l’ambition, la détermination, la discipline, la rigueur, mais aussi l’humilité et la résilience. À ne pas se laisser abattre par les erreurs ou les échecs, mais à en tirer une force pour rebondir.
La gym m’a appris à connaître mon corps : ses limites, ses faiblesses, ses blessures… mais aussi son incroyable capacité à encaisser, à progresser, à se reconstruire, à tout surmonter. Grâce à ce sport, j’ai voyagé, rencontré des athlètes du monde entier, partagé des moments uniques. Bien sûr, nous étions concurrentes sur le tapis, mais avant tout, nous étions une famille. Parce qu’en gymnastique, le fair-play a toujours été naturel : au fond, ce n’est pas soi contre les autres, mais soi contre soi-même. Et peut-être que c’est là le plus grand enseignement que je retiens de toutes ces années : la vie aussi est une gymnastique. On tombe, on se relève, on recommence. On ne lutte pas contre les autres, mais contre ses propres limites. C’est ce secret qui m’accompagne encore aujourd’hui.

Que retiens tu de tes années à Avoine ?
Alors, Avoine… ça a été le plus grand choix de ma vie. J’ai quitté ma famille à 11 ans pour poursuivre ma passion et mon rêve : atteindre le plus haut niveau en gymnastique. La semaine, je jonglais entre les cours aménagés au collège puis au lycée et des entraînements intenses. J’étais en famille d’accueil chez deux de mes entraîneurs, Iuli et Cornel, et je rentrais le week-end chez mes parents. J’ai vécu ainsi six années. Six années décisives, où je suis passée de l’enfance à l’adolescence, de la petite gymnaste à l’athlète de haut niveau.
Il faut imaginer ce que cela représentait : mes cinq entraîneurs avaient non seulement des athlètes à former, mais aussi des enfants et adolescents à charge. Ce n’était pas de tout repos pour eux ! Malgré tout, j’y ai vécu les plus belles années de ma vie. Et si c’était à refaire, je le referais sans hésiter !
J’ai appris à leurs côtés bien plus que la gymnastique. Marc, Gina, Iuli, Cornel et Carole m’ont offert des repères, un soutien indéfectible, une présence qui allait bien au-delà de leur rôle d’entraîneurs. Ce qui m’a profondément marquée, c’est leur capacité à séparer leur rôle de coach de leur rôle de famille d’accueil. Quand un entraînement se passait mal, leur colère restait dans la salle. Elle ne nous suivait pas à la maison. À la maison, on pouvait parler, se confier, être soi-même, sans craindre d’être jugée. Cette distinction était précieuse pour l’équilibre émotionnel d’un enfant. On pouvait se tromper à l’entraînement sans que cela définisse notre valeur en tant que personne.
Et puis, il y avait tous ces moments hors gym. Quand ma famille d’accueil partait en vacances, j’allais chez Marc et Gina. C’était Disneyland, même avec les entraînements ! On profitait de la piscine, de leur salle de cinéma… je me revois encore affalée dans les immenses fauteuils à découvrir des chefs-d’œuvre du cinéma que Marc nous faisait découvrir sur son écran géant. Gina nous impliquait aussi dans la préparation des repas ; je me souviens encore de fous rires autour de ma façon mémorable d’éplucher les pommes de terre ! Et pleins d’autres petites anecdotes qui me font penser qu’on était pas juste des athlètes à leurs yeux, on faisait partie de leur famille. Presque chaque hiver, avant ou après Noël, on partait en stage « d’oxygénation » (comme ils aimaient les appeler) en station de ski pour une semaine de descentes, de bosses et de poudreuse. Une semaine pour déconnecter complètement de la gym, renforcer l’esprit d’équipe et la cohésion. Une semaine de pur bonheur a dévaler les pistes de ski à la vitesse de la lumière (je ne vous dis pas comment Gina était stressée de nous voir prendre des risques, mais finalement on dévalait aussi vite que Marc, qui lui était en snowboard, tel un enfant !).
En 2013, j’ai vécu une aventure incroyable : Marc et Gina nous ont emmené aux États Unis pour un stage de 3 semaines. Une première semaine d’entraînement rigoureux au Parkettes National Gymnastics Training Center, puis une semaine touristique où l’on a visité les plus grands monuments et musées de New York et Washington, et enfin une troisième semaine au Canada, qui s’est révélée plus touristique que sportive. On a rencontré des personnes formidables, découvert d’autres manières de s’entraîner, visité des figures emblématiques tel que la Statue de la Liberté ou le Musée d’Histoire Naturelle. Un voyage qui m’a ouvert les yeux et marqué ma vie.
Dans la salle d’entrainement d’Avoine, je leur en ai fait voir de toutes les couleurs. J’ai toujours fait preuve d’un fort caractère, et parfois, la provocation à la limite de l’insolence prenait le dessus sur ma joie et ma positivité. Malgré tout, ils ont appris à me connaitre, ils m’ont éduquée, m’ont poussée dans mes retranchements, m’ont formée afin de performer dans le haut niveau et c’est tout ce que je souhaitais. Et je crois qu’ils se souviendront de moi grâce à tous ces petits souvenirs, certains plus joyeux que d’autres, certains plus piquants que d’autres, mais finalement, lorsqu’on en reparle, ce sont des rires qui s’entendent. Avec les filles, on a appris quelques mots de roumain à force de les entendre parler dans la salle, et qu’est ce qu’on pouvait rigoler lorsque l’on comprenait de qui ils parlaient, de ce qu’on allait faire ou encore de leurs conversations sur les voitures que Marc avaient repérées.
Marc, lui, avait ses petites habitudes. Pendant les séances de saut, on le surprenait souvent à parler tout seul, il répétait de loooongs discours pour se préparer aux multiples réunions qui l’incombait, le pouce posé sur l’arc de cupidon en signe de réflexion. De quoi nous faire rire aux larmes. Ces petits moments de légèreté rendaient nos journées plus supportables, dans un quotidien rythmé par la rigueur et la répétition.
En compétition, Marc c’était la force tranquille. Il absorbait notre stress avec une facilité déconcertante, nous permettant de nous reposer sur lui et de nous concentrer. Gina, au contraire, vibrait avec nous, tremblante et émotive. Elle nous complimentait toujours sur le choix de nos justaucorps, et sur ceux qu’on rapportaient pour l’entrainement, toujours plus brillants les uns que les autres. Marc, de son côté, s’assurait toujours que nous ayons une boisson énergisante pour la compétition, et dans le cas contraire, il allait nous en acheter.
Mais leur rôle dépassait largement la gym. Ils veillaient aussi à notre santé et à notre réussite scolaire, car à l’époque, nous n’étions pas rémunérées par la Fédération lorsque l’on était dans le collectif France. Ils n’hésitaient pas à nous aider pour nos devoirs, à nous accompagner à des rendez-vous médicaux si nos parents ne pouvaient pas. Quand ma pathologie au dos a été diagnostiquée, ils ont respecté à la lettre les directives de mon chirurgien et adapté mes entraînements pour contrôler l’avancement de la pathologie. Résultat : de 2013 à 2017, ma situation est restée stable (passage du grade 1 au grade 2). C’est seulement en un mois à l’INSEP que mon état s’est aggravé (passage du grade 2 au grade 3).
Vous l’aurez compris : à Avoine, j’ai trouvé bien plus qu’un lieu d’entraînement. J’y ai trouvé une deuxième famille. Grâce à mes parents, qui ont accepté ce choix difficile et ont œuvré dans l’ombre, et grâce à mes entraîneurs, j’ai vécu une période magnifique. Ils m’ont éduquée, formée, protégée, et ils continuent aujourd’hui encore à être là pour moi. Comme ils le sont pour tous les enfants qui passent un jour à Avoine !
En 2016, tu remportes le bronze européen en équipe à Berne aux côtés de Marine Boyer, Marine Brevet, Oréane Lechenault et Loan His, quels souvenirs gardes-tu de cette compétition. Comment l’as-tu vécue ?
Berne 2016… C’est un souvenir qui ne quittera jamais ma mémoire. Ce bronze européen, c’était bien plus qu’une médaille. C’était une prouesse historique ! C’était l’aboutissement de tout ce que mes entraîneurs avaient construit en moi, de toutes les heures d’entraînement, des sacrifices, des larmes, mais surtout d’un rêve d’enfant qui prenait forme.
Ce jour-là, quand on est montées sur le podium, j’ai ressenti quelque chose que je n’avais jamais ressenti avant : une fierté qui vous traverse de la tête aux pieds. Je n’avais que 15 ans, et pourtant j’avais l’impression de porter mon pays ! C’était un honneur !
Beaucoup voient une médaille comme une récompense individuelle. Pour moi, c’était une œuvre collective. Une équipe entière : mes coéquipières, leurs entraîneurs, les miens !
Cette médaille, ce n’était pas seulement ma réussite, c’était NOTRE réussite.
Être médaillée européenne, ça fait quoi ?
Ça fait réaliser que tu es exactement là où tu rêvais d’être enfant, représenter son pays fièrement, mais aussi que rien ne t’a été donné, que tout a été gagné. Ça donne le vertige. Ça rend humble. Et ça te forge un caractère.
Je me souviens aussi de l’ambiance : l’équipe soudée, les encouragements, le bruit de la salle, l’adrénaline qui brûle dans le ventre juste avant de monter sur l’agrès. Et après le dernier passage, l’attente, les regards entre nous, ce mélange d’espoir et de peur.
Et puis… le verdict.
Le sourire qui explose, les larmes qui montent.
Le sentiment de ne plus toucher le sol.
J’ai vécu cette médaille comme une confirmation que j’avais ma place en équipe de France ! C’était un moment où toute ma vie a fait sens.
Aujourd’hui encore, quand je repense à 2016, je ressens la même émotion. Je vois la petite fille qui rêvait, l’ado qui s’est battue, et l’équipe qui a écrit une page de son histoire.
Et je me remercie d’y avoir cru assez fort pour y arriver !
Cette médaille restera toujours un symbole :
celui de la persévérance, de l’unité, et de la force que me donnait mon club et mon équipe !
Propos recueillis par Charlotte Laroche





