« Pendant longtemps, j’ai essayé de rentrer dans les cases. Celles que l’on attend d’un garçon. Celles que l’on attend d’un gymnaste masculin. Celles que l’on attend de quelqu’un qui veut simplement être accepté. Mais plus j’essayais de me conformer à ces attentes, plus j’avais l’impression de m’éloigner de moi-même. Jusqu’au jour où j’ai décidé d’être moi-même. La gym m’accompagne depuis que je suis tout petit. Pourtant, lorsque je regarde mon parcours, je me rends compte que la gymnastique n’a jamais été uniquement une histoire de performances, de notes ou de classements. Pour moi, elle est devenue bien plus que cela. Elle est devenue un moyen de m’exprimer, de m’affirmer et, quelque part, de me reconstruire. »
Âgé de 19 ans et licencié au club de Tremblay-en-France, Dorian Sivatte pratique la gymnastique depuis l’enfance. Loin des clichés, il a choisi de faire de sa singularité une force et de défendre une vision plus artistique de la gymnastique masculine. Un engagement qu’il porte aujourd’hui aussi bien sur les praticables que sur les réseaux sociaux. Dans ce nouveau volet de « Dans le Je », il revient sur son parcours, les années de harcèlement qui l’ont marqué et sa volonté de faire évoluer les mentalités.

« J’ai commencé la gymnastique très jeune. Comme je passais mon temps à faire des grands écarts et que je bougeais tout le temps, mes parents ont décidé de m’inscrire dans un club de gym. J’ai tout de suite adoré. Pour autant, mon histoire avec la gymnastique n’a pas été un long fleuve tranquille. Mais c’est aussi à travers toutes les difficultés que j’ai rencontrées, à la salle comme dans la vie de tous les jours, que j’ai construit mon identité de gymnaste.
Quand j’étais plus jeune, j’ai été victime d’harcèlement scolaire pendant 5 ans. Toutes mes années collège ont été très compliquées. J’étais plus efféminé que les autres garçons, je ne rentrais pas dans les codes de la société, et je me suis souvent retrouvé seul. Un jour, le harcèlement est monté d’un cran et on m’a attendu à l’extérieur du collège pour me frapper. Cinq années de harcèlement qui m’ont profondément marqué et qui laissent forcément des traces. Aujourd’hui, même si j’ai gagné en confiance, certaines cicatrices ne s’effaceront jamais. Certaines blessures deviennent moins visibles avec le temps, mais elles ne disparaissent jamais totalement.
Avant, je manquais énormément de confiance en moi. J’avais peur du jugement des autres. J’avais peur d’être encore rejeté. Jusqu’au jour où il y a eu un tournant…
Après avoir quitté mon premier club du Blanc-Mesnil, où je ne me sentais plus du tout à ma place et où on m’a poussé vers la sortie, j’ai rejoint le club de Tremblay-en-France à l’âge de 16 ans. Un changement qui a été l’un des moments les plus importants de mon parcours. J’y ai rencontré Brian Descordes, mon entraîneur. Dès le début, je lui ai expliqué ma vision de la gymnastique, ce que j’avais envie de faire, ce que je n’avais plus envie de faire, ce que j’avais envie de montrer. Et contrairement à beaucoup de personnes auparavant, il ne m’a jamais demandé de rentrer dans un moule. Il m’a écouté. Il m’a compris. Il m’a soutenu. Et surtout, il m’a fait confiance. Une confiance qui a tout changé.
Petit à petit, j’ai pu commencer à assumer davantage qui j’étais réellement. J’ai pu m’épanouir dans ma gymnastique. Sur les agrès. J’avais enfin compris que je n’avais pas besoin de ressembler aux autres pour avoir ma place dans ce sport. J’ai compris que je pouvais pratiquer la gymnastique à ma manière. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à développer une approche plus artistique de la gymnastique et à m’affirmer jusque dans le choix de mes tenues en compétition.
Des tenues strassées et des mouvements au sol qui sont bien plus qu’une simple choix esthétique. Ils sont le reflet de mon parcours. Chaque strass raconte un peu de cette liberté que j’ai fini par trouver après des années à vouloir rentrer dans des cases qui n’étaient pas les miennes. Ils sont le symbole d’une différence que j’ai cessée de combattre pour finalement en faire une force.
À travers ces tenues, à travers toute cette touche artistique que j’apporte au sol, je montre que la gymnastique masculine peut aussi être élégante, artistique et créative. J’ai toujours trouvé dommage que l’on réduise la gymnastique masculine à la seule démonstration de force ou de puissance. Bien sûr, ces qualités sont essentielles et elles correspondent à de nombreux gymnastes, mais on ne s’y retrouve pas tous. Alors pourquoi devrait-on s’arrêter uniquement sur cette forme de pratique ? Pourquoi ne pourrait-on pas également parler d’expression, d’émotion, de sensibilité ou d’interprétation pour les gymnastes qui le veulent ? Moi, c’est mon choix de gymnastique. C’est celle qui me correspond.
Et quand on me demande si je ne préfèrerais pas concourir sur les agrès féminins, je réponds non. Sinon mon combat ne serait pas le même. Moi, ce que je veux, j’ai faire évoluer les mentalités par rapport à la gymnastique masculine. Comme le fait par exemple le gymnaste international australien Heath Thorpe.
Une fois que j’ai cessé de me cacher, au sol, j’ai pu explorer une autre voie. J’ai commencé à intégrer davantage d’éléments artistiques, davantage de mouvements chorégraphiés, de sauts. Ce que je voulais, c’était que mon mouvement raconte quelque chose. Mais malheureusement je sais que cette approche ne fait pas l’unanimité. Je sais aussi que certaines personnes considèrent encore que ce n’est pas la place d’un gymnaste masculin. Que la gymnastique masculine ne doit pas ressembler à ça. Je remarque les regards, je lis ou j’entends parfois des commentaires déplacés, mais j’ai décidé de ne plus me laisser étouffer par tout cela. Je n’abandonnerai pas ce qui me représente. Car je crois profondément que notre sport doit évoluer.

Certains peuvent y voir une forme de provocation mais ce n’est pas le cas. Je n’essaie pas de provoquer. Je n’essaie pas de choquer. J’essaie simplement d’ouvrir une porte. Je veux montrer qu’il existe plusieurs façons d’être gymnaste. Je veux montrer qu’il est possible de pratiquer ce sport tout en restant fidèle à sa personnalité. Je veux montrer que l’on peut être soi-même sans avoir à s’excuser.
Mais cette démarche n’est pas toujours facile. J’ai parfois le sentiment d’être observé. J’ai l’impression que certaines personnes ont déjà un avis sur moi avant même que je réalise mon mouvement. Il y a des regards déplacés, des remarques qui blessent, des attitudes qui laissent des traces. Des jugements qui se ressentent sur mes notes en compétition. Des notes qui sont plus basses que ce qu’elles devraient être, comme si mon apparence dérangeait et qu’elle me faisait perdre des points. Certains diront que ce n’est qu’une impression, même si au fond, ils savent que j’ai raison.
Mais j’ai aussi découvert quelque chose d’extraordinaire : le soutien. Au fil des années, j’ai reçu des centaines de messages. Des messages de gymnastes. De parents. De personnes qui ne pratiquent même pas la gymnastique. De jeunes qui me racontent leur propre histoire. Qui me disent qu’ils osent d’avantage être eux-mêmes après avoir vu mes vidéos ou mes publications. Et à chaque fois, cela me rappelle pourquoi je continue. Je veux montrer qu’il est possible d’être différent et heureux. Je veux montrer que l’on peut exister sans rentrer parfaitement dans les cases que la société nous impose. Je veux que les jeunes qui vivent aujourd’hui ce que j’ai vécu comprennent qu’ils ne sont pas seuls. Que leur différence n’est pas une faiblesse. Qu’elle peut même devenir une force.
Lorsque je monte sur un praticable, j’emporte avec moi toutes les expériences que j’ai vécues, toutes les blessures que je traîne depuis des années, mais aussi tous ces espoirs. Chaque mouvement que je réalise raconte une partie de mon histoire. Et tant que je pourrai utiliser la gymnastique pour transmettre ce message, alors je continuerai à le faire. Parce qu’au-delà des notes, des classements et des médailles, ce que j’aimerais laisser derrière moi, c’est peut-être simplement l’idée qu’il est possible d’être soi-même. Et qu’il faut oser.
Oser être soi. Oser créer. Créer mes tenues dans lesquelles je me sens bien. Moreau Sport l’a d’ailleurs bien compris, ils m’ont créé des tenues qui me ressemblent, sortant des stéréotypes. Cassant les codes. Et puis je crée aussi des chorégraphies. Quelque chose qui est arrivé presque par hasard mais qui colle parfaitement à ce que je suis. À l’époque où j’étais au Blanc-Mesnil, une gymnaste n’avait pas de choré. Comme j’aimais déjà beaucoup danser, je lui avais proposé de me donner sa musique pour que j’essaie de lui monter en enchainement. Finalement, la chorégraphie lui a beaucoup plu. Au départ, je pensais que c’était peut-être un coup de chance, mais d’autres gymnastes ont ensuite commencé à me solliciter. Petit à petit, les demandes se sont multipliées.
J’ai alors appris à travailler sur des univers musicaux très différents. Ce qui me passionne surtout, c’est de m’adapter à chaque gymnaste, à sa personnalité et à ce qu’elle souhaite transmettre sur le praticable. Depuis, créer des chorégraphies est devenu une véritable passion. Et ce qui me fait le plus plaisir, c’est de voir des gymnastes de tous niveaux me faire confiance et être heureuse du résultat. Être elle-même sur le praticable, comme j’ai réussi à le devenir.
Aujourd’hui, je ne sais pas si je réussirai à faire évoluer les mentalités mais ce dont je suis certain, c’est que je ne veux plus me cacher pour être accepté. Je suis moi-même et la gymnastique, depuis que je suis à Tremblay, m’a permis de m’épanouir. De me reconstruire. D’être moi-même. Et si mon parcours peut permettre à ne serait-ce qu’une seule personne de trouver le courage d’être elle-même, alors tout ce que j’ai traversé aura eu un sens.





