Le 29 janvier 2024, la vie de Tristan Canaud bascule lors d’un entraînement à la barre fixe. Victime d’une lourde chute, le gymnaste de Mérignac devient tétraplégique à l’âge de 20 ans. Après plus d’une année passée en centre de rééducation, il a repris ses études, retrouvé une partie de son autonomie et conservé un lien indéfectible avec la gymnastique. Avec sa famille, il a également créé l’association Rebond médullaire pour accompagner les personnes touchées par une lésion de la moelle épinière.

Il y a un avant et un après. Une frontière dessinée en quelques secondes, lors d’un entrainement qui ressemblait pourtant à tant d’autres. Ce lundi 29 janvier 2024, Tristan Canaud monte à la barre fixe dans la salle de Mérignac, ce club où il a commencé la gymnastique quinze ans plus tôt. Il connaît les agrès, les sensations, les risques aussi. Mais ce soir-là, une sortie en avant va bouleverser son existence. “J’ai trop tiré sur la barre, je suis revenu dessus et elle m’a renvoyé dans l’autre sens. Je n’ai pas eu suffisamment de rotation et je suis retombé directement sur la tête” , raconte-t-il aujourd’hui. Il s’entraîne au dessus de la fosse, avec un tapis de réception, mais sa nuque heurte l’angle de celui-ci. Malgré la souplesse du tapis, la vitesse et la rotation rendent le choc extrêmement violent. Ses cervicales sont touchées. Tout va alors très vite. Dès qu’il touche le sol, le jeune homme comprend qu’il ne peut plus bouger. “J‘étais sur le flanc gauche et je pouvais à peine soulever mon bras. Je ne sentais plus mes jambes et j’avais l’impression qu’elles étaient pliées contre moi. J’ai conservé cette sensation jusqu’à ce que je les revoie, un peu plus de vingt-quatre heures plus tard. C’est seulement à ce moment-là que mon cerveau a compris qu’elles étaient allongées.” Tristan pense immédiatement à sa moelle épinière. Il pose la question aux pompiers, arrivés une quinzaine de minutes après sa chute. Mais aucun diagnostic ne peut encore être posé pour le moment. L’accident s’est produit aux alentours de 20 heures. À 23h30, il était au bloc opératoire. En quelques heures, sa vie venait de basculer.
L’opération dure environ quatre heures. Le chirurgien lui explique ensuite que sa moelle épinière a été touchée, sans être totalement sectionnée. Une nuance médicale essentielle. Si elle avait été rompue, aucune récupération n’aurait été envisageable. Dans son cas, certains muscles peuvent encore, peut-être se réveiller. Mais l’annonce de la tétraplégie reste d’une violence immense. “Lorsque l’on pense à la tétraplégie, on imagine immédiatement une personne qui ne peut plus du tout bouger. J’ai paniqué. De manière assez étrange, j’ai tout de suite pensé au fait que je devais partir au ski deux mois plus tard. Je me suis dit que je ne pourrais pas partir en vacances. Cela peut sembler dérisoire, mais c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit.”
Après l’opération, Tristan passe quinze jours en réanimation. Il est intubé pendant moins de vingt-quatre heures. Les médecins se montrent alors particulièrement prudents, avec toutefois un brin de pessimisme. “Ils ont expliqué à ma mère et à moi -même que je ne rebougerais probablement pas.” Quand il repense à cette période, il ne conserve que peu de souvenirs. Comme si son esprit avait choisi d’en effacer une partie. Il se souvient toutefois que pendant environ une semaine, il ne sent plus du tout ses jambes. Puis, du jour au lendemain, les sensations reviennent. Il ne peut toujours pas les bouger, mais il ressent de nouveau le contact. Aujourd’hui encore, il perçoit une pression lorsqu’on le touche, quel que soit l’endroit de son corps, il n’est en revanche pas toujours capable de distinguer précisément le chaud, le froid ou la dureté d’un objet. Mais cette sensibilité, même imparfaite, demeure psychologiquement essentielle. Car la tétraplégie ne concerne pas seulement les jambes. Tous les muscles de son corps sont touchés, y compris ses bras, ses fonctions respiratoires, sa vessie et différents muscles internes.
Juste après l’accident, il ne pouvait plus tenir sa tête, ni même rester assis ou utiliser ses mains. Son bras gauche bougeait à peine, son bras droit, lui permettait seulement d’effectuer quelques mouvements très limités. Avant de reconstruire une vie, il allait d’abord devoir reconquérir un à un les gestes les plus simples.
Après la réanimation, Tristan reste hospitalisé le temps que son état se stabilise et qu’une place se libère en centre de rééducation. Environ un mois après son accident, il intègre la Tour de Gassies, à Bruges, près de Bordeaux. Pouvoir rester à proximité de sa famille représentait une chance considérable. Ses proches, ses amis et les personnes rencontrées dans le milieu de la gymnastique pouvaient alors venir régulièrement lui rendre visite. Un soutien précieux dans un quotidien désormais rythmé par les soins, les examens et l’incertitude.
Mais à son arrivée au centre, il ne peut pas encore véritablement commencer sa rééducation. Une escarre s’est formée au niveau des ischions après son installation à l’hôpital, dans un fauteuil roulant dépourvu de coussin adapté. Afin de permettre à la plaie de cicatriser, il doit rester allongé pendant plus d’un mois et demi. “Je ne pouvais pas sortir de mon lit, ni réellement commencer ma rééducation” , confie-t-il. “Je ne cache pas que cette période était difficile.” Une fois la plaie cicatrisée, les médecins réalisent ensuite un premier bilan. Là encore, ils se montrent prudents. Ils expliquent à Tristan qu’il pourra probablement récupérer certaines capacités, mais qu’il ne retrouvera jamais toutes celles qu’il possédait avant l’accident. Une réalité difficile à accepter. D’autant que ses jambes sont régulièrement animées de spasmes, ce qui lui laissait penser qu’un jour il aurait pu les bouger. “Naïvement, je me disais que, puisqu’elles étaient capables de bouger toutes seules, je pourrais peut-être un jour les faire bouger volontairement. Accepter que cela ne fonctionnerait pas ainsi a été très compliqué.”
Réapprendre à manger, boire et se déplacer
Lorsqu’il peut enfin retrouver son fauteuil, Tristan utilise d’abord un modèle électrique dirigé grâce à une manette. Mais même ce déplacement demande un apprentissage. Le fauteuil avance rapidement et la moindre irrégularité du sol peut le déstabiliser. Puis commence enfin véritablement la rééducation. Les progrès sont d’abord rapides et le bras droit répond mieux que le gauche. Tristan peut progressivement soulever des poids, à condition que ses mains soient attachées. Son bras gauche met lui davantage de temps à réagir. Environ six mois après l’accident, son triceps commence finalement à fonctionner. Il peut alors tendre un peu plus le bras et travailler ce muscle. Mais beaucoup de gestes ordinaires sont à reconstruire. Pendant environ quatre mois, il ne peut pas manger, ni boire seul. “Au tout début, amener mon bras jusqu’à ma bouche était extrêmement fatigant. Quelqu’un devait donc me faire manger et me donner à boire, comme à un enfant.” Des bracelets adaptés permettent ensuite d’attacher une fourchette à sa main. Petit à petit, il parvient à porter seul les aliments à sa bouche. Cela ne signifie pas encore qu’il peut préparer un repas, mais ce geste marque déjà une avancée majeure dans son autonomie.
Au centre de rééducation, une partie de son quotidien est rythmé par les séances de rééducation qui durent entre une et deux heures par jour. À cela s’ajoutent les soins et différentes activités. Le reste du temps paraît parfois interminable. Mais il ne baisse pas les bras. “J’ai beaucoup utilisé mon téléphone et j’ai regardé énormément de séries” , lance-t-il. “Il fallait bien trouver des moyens de s’occuper” , commente-t-il aujourd’hui avec le sourire. Mais pour pouvoir continuer d’avancer, il refuse de limiter son travail physique aux seules séances encadrées. Têtu, selon ses propres mots, il veut solliciter ses bras autant que possible et regarder chaque parcelle d’autonomie accessible. Progressivement, il se muscle, de plus en plus, et abandonne le fauteuil électrique au profit d’un fauteuil manuel, jusqu’à recevoir un nouveau fauteuil manuel équipé d’une assistance électrique, lui permettant de disposer d’une autonomie qu’il n’aurait pas eu autrement.

Reconstruire un quotidien différent
Arrivé à la Tour de Gassies le 12 mars 2024, il en sort en mai 2025, après un peu plus d’un an de rééducation. Son retour chez lui s’organise progressivement. Il passe d’abord en hospitalisation de jour, passant ses journées au centre pour des séances de rééducation, avant de retrouver chaque soir sa famille. Une véritable bouffée d’oxygène. Entre-temps, ses proches avaient entièrement repensé leur lieu de vie. “Dans notre ancienne maison, toutes les chambres étaient situées à l’étage” , révèle-t-il. “Il était donc impossible d’aménager un espace suffisamment adapté au rez-de-chaussée.” La famille déménage donc dans une nouvelle maison et entreprend d’importants travaux. Les murs du rez-de-chaussée sont abattus afin de créer une grande chambre et une salle de bain adaptées. Les espaces sont élargis, les portes automatisées et la maison équipée de dispositifs permettant à Tristan de contrôler notamment les lumières. L’objectif est simple : lui permettre de disposer d’un maximum d’autonomie.
Son quotidien s’organise également. Chaque matin, des auxiliaires de vie viennent l’aider à se lever, à faire sa toilette et à s’habiller. “Aujourd’hui, j’ai suffisamment d’aide parce que je vis avec ma famille, en revanche, si je devais vivre seul, le nombre d’heures accordé ne serait pas suffisant.” En septembre 2025, il passe également une nouvelle étape en reprenant ses études, là où il les avait interrompues : en deuxième année de comptabilité. Il suit les cours en présentiel trois jours par semaine. Tout est dématérialisé et il travaille sur tablette. Lors des contrôles et des examens, une personne écrit à sa place. Le matin, les auxiliaires de vie l’accompagnent jusqu’au tramway. Elles descendent ensuite à leur arrêt et Tristan poursuit seul jusqu’à l’université. Un trajet devenu presque ordinaire, mais qui symbolise tout le chemin parcouru depuis les premiers jours où il ne pouvait ni tenir sa tête, ni porter une fourchette jusqu’à sa bouche.
En parallèle, il poursuit aussi le renforcement musculaire. Une fois par semaine, il se rend chez le kiné. Les lundis et mardis, ses anciens entraîneurs du club de gym de Mérignac viennent également chez lui pour qu’ils s’entraînent ensemble. Dans son garage, ils ont installé des poulies et des sacs de sable. La gymnastique continuant ainsi de faire partie de son quotidien, sous une autre forme. Car après son accident, il aurait pu ne plus vouloir entendre parler de gymnastique. il aurait pu ne plus supporter les salles, les agrès ou le bruit des réceptions. Mais ce rejet n’est jamais venu. Sa soeur continue également de pratiquer et il l’a toujours soutenue dans cette démarche. “Dès le jour de l’accident, je lui ai demandé de ne surtout pas arrêter à cause de moi” , confie-t-il. “Je ne voulais pas qu’elle ait peur. Je ne voulais pas non plus qu’elle se sacrifie. Nous avons toujours aimé ce sport. Mon accident est lié à un manque de chance et je ne voulais pas qu’elle se bloque à cause de ce qui m’était arrivé. Il était hors de question qu’elle renonce à cause de moi.”
Sa soeur connaît malgré tout au début certaines appréhensions, notamment lors des chutes à la poutre ou des sorties aux barres asymétriques. Leur mère, elle, met plus de temps à revenir dans une salle de gymnastique. Elle assiste aujourd’hui de nouveau aux compétitions. Tristan, lui, a repris son activité de juge alors qu’il se trouvait encore au centre de rééducation. Cette année, il a jugé sur plusieurs compétitions. “C’est l’univers dans lequel j’ai toujours vécu. Toute ma vie était organisée autour des cours, des devoirs et de la gymnastique. Il est donc logique que ce milieu fasse toujours partie de ma vie.” Il continue également à voir ses amis rencontrés dans ce sport. Les soirées, les restaurants et les compétitions entretiennent ce lien avec son ancienne vie, sans pour autant nier ce qu’elle est devenue.
“Il faut regarder la personne que l’on est aujourd’hui”
Aujourd’hui, Tristan peut manger et boire seul. Il parvient à lever légèrement les bras au-dessus de sa tête. Son poignet droit fonctionne et lui permet de refermer naturellement ses doigts autour de certains objets légers. “Je peux par exemple attraper une tranche de saucisson lors d’un apéritif ou saisir son sac, mais je ne peux pas le déplacer s’il est trop lourd.” Ses doigts et ses jambes ne répondent toujours pas volontairement, car si les muscles ne se réveillent pas, ils ne peuvent pas être travaillés. Mais les perspectives de progression concernent principalement les capacités déjà récupérées. Renforcer ses triceps pourra lui permettre de tendre davantage les bras, d’attraper des objets situés plus loin ou de porter des charges un peu plus lourdes. Chaque projet se mesure en centimètres, en gestes et en autonomie supplémentaire. Il a également retrouvé certaines activités qu’il aimait auparavant. Il construit de nouveau des Lego, assiste régulièrement aux matchs de l’Union Bordeaux Bègles et prépare un voyage aux Etats-Unis avec sa famille, à Washington et New York. Si voyager demande désormais davantage d’anticipation, ces contraintes ne l’empêchent pas de continuer à découvrir le monde.
Son moral va bien aujourd’hui. “J’ai tourné la page. Ce qui est arrivé est arrivé et je ne peux pas revenir en arrière. Si je passe mon temps à y penser, cela ne changera rien.” Certains moments restent forcément plus difficiles. Retomber sur d’anciennes photographies le confronte au corps qu’il avait avant l’accident. “Celui d’un gymnaste entraîné, sec et musclé. Mon apparence actuelle est forcément difficile à accepter.” Mais il refuse de rester enfermé dans la comparaison. “Il faut regarder la personne que l’on est aujourd’hui et construire sa vie en fonction de cette réalité, plutôt que de penser constamment à ce que l’on faisait avant.”
Rebond médullaire, pour que l’histoire dépasse son histoire
Avec sa famille, il a créé l’association Rebond médullaire. Celle-ci s’adresse aux personnes touchées par une lésion de la moelle épinière et, plus largement, aux blessés médullaires. Son objectif est de financer des équipements sportifs, mais aussi du matériel adapté à la vie quotidienne. Des équipements souvent indispensables à l’autonomie, mais dont le prix peut être extrêmement élevé. Dans son cas, l’association pourrait notamment participer au financement d’un vélo couché adapté, mais le jeune homme refuse que Rebond médullaire ait pour seule vocation de l’aider personnellement. “Je veux que notre asso puisse bénéficier à d’autres personnes, c’est pour cette raison qu’il est important de la faire connaître pour que les personnes qui auraient besoin d’un accompagnement ou d’une aide financière pour accéder à du matériel adapté sachent qu’elle existe.”
L’objectif est donc désormais de faire connaître Rebond médullaire au-delà du cercle proche de Tristan et du milieu bordelais. C’est précisément pour cette raison que Maxime Quéry, l’un de ses amis, lui même juge et ancien gymnaste à la SM Orléans, a décidé de prendre son vélo afin de parcourir 750 kilomètres entre Orléans et Bordeaux, en quatre ou cinq jours. Un défi sportif mais surtout engagé. “Je roule pour faire connaître au maximum l’association créée par Tristan et sa famille.”
Un peu plus de deux ans et demi après son accident, Tristan ne prétend pas avoir effacé ce qu’il s’est passé. Il ne retrouvera probablement jamais l’usage de ses jambes ni de ses doigts. Certains gestes resteront impossibles et d’autres demanderont toujours une aide humaine ou technique, mais le chemin parcouru est immense. Et il a surtout choisi de ne pas laisser son histoire s’arrêter au soir de sa chute.
Avec Rebond médullaire, Tristan et sa famille tentent désormais de transformer cette épreuve personnelle en soutien pour d’autres. Le défi de Maxime Quéry constitue une nouvelle étape de cette aventure collective. Pendant 750 kilomètres, chaque coup de pédale portera le nom de l’association, mais aussi la volonté de faire connaître la réalité des blessés médullaires et le coût de leur autonomie. Une autre manière de rebondir. Non plus seul, mais entouré.





