Des entraîneurs de gymnastique issus principalement de la nouvelle génération, convaincus qu’exigence et bienveillance peuvent aller de pair, ont récemment créé le collectif Entraîneurs Solidaires. Face aux difficultés croissantes de leur profession et à la multiplication des informations circulant sur les réseaux sociaux, ils ont souhaité se mobiliser afin de mieux se protéger, au même titre que les gymnastes, et promouvoir une gymnastique fondée sur le dialogue et l’équilibre des points de vue.

Mardi 9 juin 2026, « à la suite de la publication d’une fausse information sur un canal privé Instragram » , plusieurs entraîneurs français issus de différentes structures publiaient simultanément sur leurs comptes respectifs un communiqué intitulé : « Stop, les entraîneurs méritent d’être protégés eux aussi. » Partagée des centaines de fois sur les réseaux sociaux, cette prise de parole collective vise à alerter sur certaines dérives liées à la circulation de l’information. Ils évoquent notamment des contenus parfois « non vérifiés » ou « diffusés avant même que les personnes concernées n’en soient informées », s’inquiétant de voir « certains publications être considérées comme des vérités sans que les informations aient été suffisamment vérifiées. » Face à ce constat, ils ont choisi de prendre la parole collectivement plutôt qu’à titre individuel, afin d’ouvrir une réflexion sur l’évolution de leur métier et sur le traitement médiatique de la gymnastique.
« Nous appartenons à une génération d’entraîneurs qui souhaitons faire évoluer la gymnastique. Nous ne voulons pas effacer le passé, il est important que tout ce qui a pu se produire soit entendu, mais nous souhaitons aussi porter la réalité de ce qui se vit aujourd’hui sur le sujet » , expliquent-ils.
La genèse du collectif
Le collectif s’est formé au lendemain des championnats de France élite. « Le premier communiqué est né après la diffusion de fausses informations sur un canal privé. Nous ne souhaitons pas revenir sur les personnes concernées, ni sur l’information en question, car ce n’est pas sujet » , expliquent-ils. « Ce qui nous importe, c’est l’impact de ces informations. Des personnes qui n’avaient rien à voir avec les faits évoqués ont reçu des appels, ont dû répondre à des questions et parfois même se justifier auprès de leur hiérarchie ou de leur employeur. Et dans un métier déjà particulièrement exigeant, nous avons estimé qu’il était important de réagir. »
Mais pour les membres du collectif, cet épisode dépasse largement le cadre d’un simple incident. Ils souhaitent attirer l’attention sur une problématique plus globale : l’évolution du métier d’entraîneur dans un contexte où les réseaux sociaux et la circulation rapide de l’information peuvent parfois amplifier certaines situations avant même que les faits ne soient établis. « Nous sortons d’une décennie durant laquelle la parole des gymnastes a été davantage mise en avant, ce qui était indispensable et nécessaire. Notre objectif à tous est de placer chaque athlète au centre de son projet de haut-niveau et c’est une évolution que nous soutenons pleinement » , précisent-ils. Une libération de la parole qui a permis de mettre en lumière certains situations qui ne pouvaient plus être ignorées, contribuant à faire évoluer les pratiques au sein de la gymnastique. « Mais nous avons le sentiment que cette évolution s’est faite sans que la situation des entraineurs n’évolue dans le même temps, ce qui nous amène à nous retrouver, parfois, dans des situations très complexes, avec peu de soutien. »
Les membres du collectif tiennent d’ailleurs à préciser que leur démarche ne vise aucunement à remettre en question la nécessité d’écouter les gymnastes. Ils estiment simplement que les situations doivent être examinées dans leur ensemble et que chaque acteur doit pouvoir être entendu. « La parole des gymnastes est devenue extrêmement importante et c’est normal. Mais aujourd’hui, nous estimons qu’il faut aussi entendre le ressenti des entraîneurs et ne pas construire une vérité à partir d’un seul point de vue. Nous avons vu plusieurs entraîneurs être mis en cause ces dernières années. À tort ou à raison, ce n’est pas à nous d’en juger, mais nous pensons qu’il faut laisser la justice faire son travail avant que des condamnations ne soient prononcées sur la place publique. Parfois, certaines personnes sont mises à l’écart très rapidement avant même que les enquêtes soient terminées. Nous demandons simplement que la parole de l’entraîneur soit considérée avec la même attention que celle de la gymnaste, car parfois, il suffit d’une phrase, d’un post ou d’une fausse information pour fragiliser une personne ou une structure entière. C’est difficile à vivre surtout lorsque l’on consacre toute son énergie à faire avancer les choses dans le bon sens. »
Les médias et les réseaux sociaux
Mais alors quel rôle jouent aujourd’hui les médias et les réseaux sociaux dans la gymnastique ? Si leur contribution à la visibilité de la discipline est largement reconnue, le collectif s’interroge sur la manière dont certaines informations sont relayées et perçues. « Parfois la recherche du ‘scoop’, notamment sur certains comptes Instagram, prend le pas sur la vérification des faits et sur la prise en compte des personnes concernées. Pourtant, derrière chaque information, il y a des gymnastes, des entraîneurs, des familles et des clubs qui peuvent être directement impactés par ce qui est diffusé. »
Selon eux, certaines publications peuvent alimenter la confusion, voire accentuer les tensions, alors qu’une information responsable devrait s’appuyer sur la vérification des faits, la diversité des témoignages et le respect de toutes les parties concernées. Pour autant, les membres du collectif ne remettent pas en cause l’utilité des médias et des réseaux sociaux, avec l’importance de traiter les affaires lorsqu’elles relèvent de l’intérêt général ou lorsqu’elles concernent des faits graves. Ils reconnaissent également leur rôle essentiel dans la promotion de la gymnastique mais souhaiteraient une plus grande mise en lumière des performances, des réussites et des parcours inspirants qui font également la richesse de la discipline.
« Nous avons souvent l’impression que dans beaucoup de médias, la gymnastique est associée aux polémiques plutôt qu’aux performances sportives ou aux réussites des athlètes » , regrettent-ils. « Pourtant, il y a beaucoup de belles histoires à raconter. De bons résultats à partager, toutes générations confondues. Mais en France, il y a un proverbe qui dit qu’un arbre qui tombe fait souvent plus de bruit qu’une forêt qui pousse, nous pensons que cela résume assez bien la situation. Des centaines d’entraîneurs travaillent tous les jours dans des conditions positives. Des milliers de gymnastes s’épanouissent dans leur pratique, mais ce sont souvent les situations les plus conflictuelles qui occupent l’espace médiatique. Nous aimerions simplement parvenir à rééquilibrer cela. »
Aujourd’hui, la libération de la parole des gymnastes continue de gagner du terrain. Une évolution que le collectif considère comme nécessaire tout en appelant à une lecture nuancée des relations humaines au sein du sport. « Même dans les environnements les plus bienveillants, il peut y avoir des déceptions, des désaccords ou des échecs. C’est inévitable. Nous partageons les réussites mais aussi les blessures, les difficultés, les doutes, alors forcément tout n’est jamais parfait. Mais cela ne signifie pas que les intentions sont mauvaises. Il faut parfois accepter qu’une relation humaine soit complexe sans chercher immédiatement un coupable. Il y a eu certaines situations difficiles et elles doivent être entendues, souvent elles appartiennent au passé, désormais la gymnastique a évolué, l’approche de l’entrainement aussi, et elles ne peuvent pas résumer à elles seules l’ensemble de notre sport. »
La condition des entraîneurs
Le collectif évoque également la difficulté croissante du métier et la multiplication des situations d’épuisement professionnel. De burn-out. « Certains d’entres-nous ont déjà alerté la Fédération française de gymnastique qu’il y a de plus en plus d’entraîneurs qui vont mal. Nous sommes de moins en moins nombreux sur le terrain et si rien ne change, cela risque de devenir un problème pour l’avenir de la gymnastique française. Pourtant, il y a énormément de talent dans notre sport. Et énormément d’entraîneurs qui s’investissent à 300%, parfois au détriment de leur propre vie familiale » , expliquent-ils. « C’est une réalité dont on parle peu. »
Car au-delà des heures passées dans les gymnases, le rôle d’un entraîneur dépasse largement le seul cadre des entraînements. Planification des entraînements, préparation des séances, accompagnement scolaire, suivi médical, gestion administrative, relations avec les familles, organisation des déplacements ou encore soutien psychologique font désormais partie intégrante de leur quotidien. « Nous accompagnons les gymnastes à 360 degrés. Notre engagement ne s’arrête pas lorsque l’entraînement est terminé. Mais nous ne sommes pas là pour nous plaindre, ce n’est pas du tout l’objet de notre démarche, nous faisons un métier que nous aimons profondément, nous sommes tous passionnés, mais il est important de rappeler la réalité de notre quotidien et des responsabilités qui reposent sur nos épaules. Le métier d’entraîneur évolue, les attentes évoluent, la société évolue, il est donc normal que nous réfléchissions collectivement à la place de l’entraîneur dans ce nouvel environnement. »
Le collectif se présente avant tout comme un espace d’échange et de soutien entre professionnels confronté à des problématiques similaires. Loin de toute logique de confrontation. « Nous souhaitons ouvrir la discussion et rappeler que les entraîneurs ont eux aussi besoin d’être écoutés. » Et de conclure : « Nous voulons simplement libérer la parole des entraîneurs. Aujourd’hui, beaucoup ressentent les mêmes inquiétudes et les mêmes interrogations. Il nous semblait important de pouvoir les exprimer collectivement. »
Si la création du collectif trouve son origine dans « la diffusion d’informations inexactes », leur démarche dépasse largement ce seul épisode. À travers cette prise de parole, ils souhaitent ouvrir une réflexion plus large sur la place des entraîneurs dans la gymnastique actuelle, sur la responsabilité qui accompagne la diffusion de l’information et sur la nécessité de permettre à chaque acteur d’être entendu. Un sujet qui semble trouver un écho bien au-delà du seul cercle des entraîneurs, comme en témoignent les nombreux partages de leurs communiqués et les messages reçus depuis la publication de leurs communiqués.





