Au printemps 2025, Allan Morante a soudainement perdu ses repères dans les airs. Pendant près d’un an, le Français a dû réapprendre à faire confiance à son corps, sa tête et à la toile. De retour en équipe de France depuis février 2026, il a déjà retrouvé le goût de la compétition et regarde désormais vers les Championnats du monde.

Il y a des moments où tout peut basculer en quelques jours. Où un quotidien pourtant bien ficelé s’effondre. Où soudain, ce qui était familier devient étranger. Pour Allan Morante, leader de l’équipe de France masculine de trampoline, le basculement arrive au printemps 2025. En avril, alors qu’il s’apprête à partir pour une Coupe du monde, son dos se bloque. Impossible de bouger. Il renonce au déplacement et prend deux semaines d’arrêt. Sauf qu’à son retour à l’entraînement, quelque chose a changé. “J’avais des bugs dans l’acrobatie, notamment sur des figures très simples comme le salto arrière” , raconte-t-il. Sur chacun des salto, il rajoute systématiquement une vrille, perdant totalement ses repères. Jusqu’à ce qu’il soit incapable de ressauter sur une toile.
Le phénomène est aussi soudain que surprenant. Sébastien Martiny se souvient d’une apparition particulièrement brutale. “Il y a eu un entraînement où il y avait quelques confusions de figure. Le lendemain un peu plus et trois jours après beaucoup” , éclaire Sébastien Martiny, son entraîneur. En quelques jours seulement, les pertes de repères s’étaient multipliées, et avec elles, la peur de se blesser. Le cercle devient alors rapidement difficile à briser. Plus le doute s’installait, puis l’appréhension de se lancer sur la toile grandissait. Et plus l’appréhension grandissait, plus les confusions apparaissaient. “Il était entré dans un cercle vicieux” , confie l’entraîneur, lui-même ancien grand nom du trampoline français et médaillé mondial.
La toile, principale source de confusion
Le plus déconcertant était aussi ailleurs. Dans la fosse de l’INSEP, du côté de la salle de gymnastique artistique située à l’autre bout du couloir, Allan continue de réaliser ses figures sans aucun problème. Sans aucune appréhension. De manière la plus naturelle possible. Mais dès qu’il monte sur la toile, en revanche, les repères disparaissaient. Là où la fosse lui offre de la sécurité, la toile devient source d’incertitude. Il ne parvient plus à visualiser correctement ses figures. Comme si l’esprit et le corps s’étaient dissociés. “Pour moi, c’était comme si je n’avais jamais fait ça de ma vie. Comme si certaines figures m’étaient inconnues.”
Cette différence va alors progressivement orienter le travail à l’entraînement. Allan recommence par ce qu’il peut encore faire : des chandelles sur la toile, pour conserver sa hauteur, puis des éléments acrobatiques en fosse. “Après une période de repos, il a fait beaucoup de fosses, beaucoup d’acrobaties. Il a même fait des figures qu’il n’avait jamais faites avant, des figures très complexes” , raconte son entraîneur. Mais sur le trampoline, chaque avancée reste fragile. “Ça progressait d’un pas et des fois ça reculait de deux, ça réavançait de trois pas puis ça reculait à nouveau” , décrit Allan. Un phénomène frustrant pour l’athlète mais rassurant pour le coach. “C’est quelque chose qui arrive souvent dans le sport, les progressions ne sont jamais linéaires. Les hauts et les bas jalonnent la reconstruction” , analyse t-il. Un chemin de reconstruction qui s’est donc fait par étapes, avec parfois la sensation de reculer avant de pouvoir repartir.
Après plusieurs mois, une décision radicale s’impose. “On a supprimé le salto arrière de l’entraînement” , lancent les deux hommes. Le choix peut sembler paradoxal dans une discipline où cette figure sert de base à une grande partie du travail, mais nécessaire. Indispensable même. “Le salto arrière, c’est une figure de prise d’élan qu’on utilise quasiment dans tous les passages à l’entraînement, souligne Sébastien Martiny, car pour travailler une partie d’un exercice, les trampolinistes s’en servent habituellement pour prendre de l’amplitude avant d’enchaîner leurs éléments.” Allan, lui, a donc dû apprendre à faire autrement.
Réapprendre à s’élancer
À partir de septembre 2025, l’entraînement est entièrement repensé. Plutôt que de partir par le salto arrière, il apprend à prendre son élan à partir d’une figure plus complexe, un double arrière avec des vrilles. “Aucun trampoliniste ne travaille comme ça” , reconnaît Sébastien Martiny. “C’est assez inconfortable pour nous, trampolinistes, on n’a pas l’habitude de faire ça, mais moi c’est quelque chose qui m’a permis d’avancer” , assure le capitaine de l’équipe de France masculine de trampoline. Et si la méthode est techniquement moins confortable et peut même handicaper l’enchaînement en coupant une partie de l’élan, elle lui permet de contourner ce qui bloque et de continuer à travailler. De retrouver confiance. De réaliser une figure, puis deux, puis trois. D’abord la fin de l’exercice, ensuite le milieu, enfin le début. Parvenant à reconstruire petit à petit le programme. Et à force de répétition, l’inconfort des débuts a fini par devenir une nouvelle routine.
En parallèle du travail effectué sur la toile, le travail psychologique a pris une place importante. Il est accompagné par une psychologue de l’INSEP, Dorine Arachtingi, et par Élise Marsollier, une ancienne trampoliniste devenue préparatrice mentale. “Elles m’ont énormément aidé” , reconnaît-il. Pour Sébastien Martiny, cet accompagnement confirme également rapidement une conviction. Il savait qu’Allan avait les ressources pour revenir, elles en étaient elles aussi convaincues. “Allan a un mental, une force de caractère qui fait que là-dessus, il est très fort. Il n’a jamais baissé les bras. Jamais abandonné. Il a toujours cru qu’il reviendrait.” Et il ne s’est pas trompé. En janvier 2026, il réalise de nouveau un exercice complet à l’entraînement. Un mois plus tard, il retrouve l’équipe de France et décroche sa place pour une étape de coupe du monde et les Championnats d’Europe. Lui qui, quelques mois plus tôt, n’arrivait même plus à sauter sur la toile. Mais avant les grands rendez-vous internationaux, une première épreuve a dû être franchie. Et pas des moindres. “Je devais retrouver de la sérénité et les sensations dans un environnement de compétition” , livre-t-il.
Une première finale pour recommencer à croire
Après avoir retrouvé ses repères à l’INSEP, il devait vérifier qu’ils tenaient aussi loin de son environnement habituel. “À ce moment-là, je ne savais pas comment j’allais réagir au moment de changer d’environnement” , explique-t-il. Alors pour les tests de sélection pour les Championnats d’Europe organisés en février à Rennes puis à Antibes, il a demandé à arriver sur les structures en avance. La Fédération accepte ce qui lui permet de disposer d’une semaine entière d’entraînement sur place pour se familiariser de nouveau avec la salle, la toile et ses nouveaux repères. Un environnement qu’il connaissait mais que ses pertes de repères avaient rendu comme étranger.
Progressivement, il a pu retrouver la sérénité nécessaire avant de se confronter à nouveau à la compétition. Une technique payante qui lui rouvre les portes de l’équipe de France, un an après l’apparition de ses premières pertes de figures. Il est sélectionné pour une étape de coupe du monde à Alkmaar, aux Pays-Bas, et pour les Championnats d’Europe. Une délivrance après un si long chemin semé d’embûches. Mais cette fois, impossible pour lui de bénéficier d’une semaine d’adaptation. Il doit se familiariser avec l’atmosphère compétitive à l’instant T. La salle est pleine, les compétiteurs nombreux, il y a du bruit, de l’effervescence, de la pression. Les premiers jours sont difficiles. Pourtant, Allan décide de ne pas lutter. “Je me suis dit qu’il ne fallait pas forcer. Qu’il fallait que je me fasse confiance. Que j’y aille tranquille. Que si ça passait, ça passait, et que si ça ne passait pas, ça ne passait pas.” Et rapidement, les craintes disparaissent. Sur la toile, il retrouve les sensations. Dans la salle, il retrouve cette adrénaline de la compétition qu’il aimait tant. Mais surtout, il atteint la finale. La machine était relancée. Le soulagement est total. Pour lui comme pour son entraîneur, le résultat dépasse largement la simple performance sportive. “C’était aussi un indice sur la qualité du travail qu’on avait mené toute l’année” , estime Allan. Sébastien, lui, retrouve progressivement le trampoliniste qu’il connaissait. “À partir de ce moment-là, j’ai eu l’impression que ça l’avait libéré.” Le plus dur était derrière eux. Ils avaient traversé la tempête ensemble, sans jamais renoncer. Sans jamais cesser d’y croire.
Après la coupe du monde, aux Championnats d’Europe, il termine neuvième, à moins d’un dixième de la finale. Un résultat qui aurait pu paraître insuffisant quelques années plus tôt, mais dans le contexte de son retour, il a pris une toute autre dimension. “Si on m’avait demandé il y a deux ans si je signais pour une neuvième place, j’aurais dit non” , sourit-il. “Mais là, après tout ce que j’avais traversé, j’étais plutôt satisfait.” Et puis les sensations étaient bel et bien revenues. “Je commençais à ressentir des sensations comme à l’époque. J’avais retrouvé confiance.”
Mais s’il avait retrouvé les sensations en individuel, il devait aussi les retrouver en trampoline synchronisé. Avec Pierre Gouzou, son nouveau partenaire en synchro avec qui il n’avait plus sauté depuis 2017, il retrouve rapidement ses repères. Non sans appréhension. “Je commençais tout juste à refaire mes passages en individuel, il me fallait encore à cette époque une concentration monstre pour faire mon individuel, et en fait, au début, je n’étais pas sûr de pouvoir assurer l’épreuve synchronisée parce que je me disais, là, il ne va pas falloir que je me concentre uniquement sur moi” , éclaire-t-il. “Il fallait que je fasse attention à Pierre, si je perdais de la hauteur ou si lui perdait de la hauteur, il fallait réussir à réajuster notre temps de vol pour se synchroniser à nouveau, et donc pour moi c’était vraiment une inconnue. Je ne savais pas du tout si j’allais pouvoir refaire du sycnhro. Et finalement, c’est comme tout, c’est revenu. On s’est entraîné ensemble et les repères sont revenus.”

Un temps de vol encore meilleur
Au-delà de son retour, il ne s’agit pas uniquement d’un simple retour en arrière. Car le travail effectué pendant cette année difficile a aussi modifié sa façon d’envisager son exercice. Et si son mouvement actuel est légèrement moins difficile en terme de difficultés, il est désormais capable de sauter plus haut. “Aux Championnats d’Europe, il avait battu son record de temps de vol” , sourit Sébastien Martiny. “L’objectif était de trouver le bon équilibre entre difficulté, hauteur et exécution.” Un équilibre qu’ils ont su remodeler, Allan Morante développant un temps de vol encore meilleur qu’avant. Mais la difficulté n’est pas oubliée pour autant. “Il a aussi un autre exercice plus difficile que celui présenté en compétition” , souligne l’entraîneur. Une réserve pour aller chercher davantage de points lorsque les conditions seront réunies. Deux approches différentes qui lui permettent d’être de nouveau compétitif sur les grands rendez-vous qui ont construit sa carrière. Et qui lui permettent d’avoir une soupape de décompression.
Cette confiance retrouvée lui permet de se projeter sur son prochain objectif : les Championnats du monde de Nanjing, en Chine, où il rêve de renouer avec une finale individuelle. “C’est vraiment pour ces grands moments que je fais du trampoline et de la compétition“, confie-t-il. Être parmi les huit meilleurs, partager l’échauffement avec les meilleurs mondiaux, entrer en chambre d’appel avec eux : c’est tout cela qu’il lui a manqué et qu’il veut retrouver. Et puis, à 32 ans, il sait aussi que la suite de sa carrière se rapproche de ses dernières années. Alors il ne veut pas avoir de regret. Il veut vivre ces dernières années sereinement, autrement, avec le plaisir retrouvé et l’envie de transmettre aux plus jeunes. Une confiance retrouvée qui lui permet ainsi d’aborder la fin de ce cycle olympique avec cette ambition et cette passion qui l’ont toujours accompagné. Désormais, il ne reste plus qu’à voir jusqu’où elles pourront le porter.





